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... Nous voulons des explications simples de l'histoire. Les gens demandent souvent: « les Tatars sont-ils des Bulgares ou des Mongols ?». Non, ils sont des Tatars, mais cette réponse n'explique rien, et tout autre réponse n'est pas plus explicite.

L’ethnonyme «Tatar» a vécu sa vie propre, et les Tatars ont facilement absorbé une grande partie des cultures turques et non turques. Huns, Turcs, Bulgares, Tataro-Mongols, Tatars modernes, c’est là la formule de l'ethnogenèse (théorie selon laquelle tout groupe ethnique se constitue par emprunts à plusieurs groupes antécédents, ndt). Deux grands courants ont fusionné dans l'ethnogenèse tatare : les turco-huns et les turco-tatars. Le courant turco-huns a émergé en Europe au 2ème siècle en laissant derrière lui sur la Volga et le Danube le premier état bulgare ; le courant turco-tatar est venu se surajouter à l’environnement bulgare et kiptchak en transformant de nombreuses tribus turcophones en peuples turco-tatars.

Mais le plus important est peut-être l’évolution de l’esprit, qui ne va toujours de concert avec la vie des peuples ou les aléas de l’ethnonyme. Il est important de comprendre la cause de l'extinction de l'esprit tatar.

Pourquoi lorsque Ivan le Terrible fit la conquête de Kazan, d’autres tatars commandés par Shah Ali étaient-ils ses alliés (les élites tatares considèrent Shah Ali comme un traître, ndt) ? Suite à cette perte de Kazan, les Tatars se sont dilués dans la Russie. L’esprit tatare peut il revivre?

A une époque, les Huns, après avoir traversé en combattant les montagnes de l'Altaï jusqu’à la Volga, étaient devenu une tribu faible et ont disparu de l'histoire pendant 200 ans. Mais ensuite, mélangé avec les Ougriens (peuples du Nord de l’Oural, ndt), ils sont devenus les terribles Huns, qui ont ébranlé l'Europe. Leur esprit est revenu.

Mais probablement que l'esprit tatar est parti chez les Russes. L'état russe et également la culture russe ont été façonnés par l'énergie des Tatars qui étaient passés au service de Moscou. Les Tatars ont essayé de conquérir le monde et ont été eux-mêmes conquis. Mais c’est sur la base des idées qu'ils ont laissées à Moscou comme héritage de Gengis Khan, liée aux expansions messianiques de l’état orthodoxe byzantin que l'idée russe est née.

D’abord, l'idée a été formulée en tant que «Moscou, troisième Rome », puis « Moscou, capitale de l'internationale communiste » et ensuite quoi ? (Au 15ème siècle une théorie politique s’était répandue faisant de la capitale du seul état orthodoxe indépendant la troisième Rome après la chute de la Rome impériale et de Constantinople, ndt).

La Russie est coincée au carrefour de l'histoire. Elle ne peut pas sortir de la tradition impériale, et ne peut pas être un Etat démocratique... Mais l’état s’est comprimé comme peau de chagrin. Il s’est initialement séparé de la Pologne et de la Finlande. Avec la dissolution de l'Union Soviétique, la « Grande Russie » éclata. L'Ukraine en est maintenant séparée, et avec elle, la Crimée et la mer Noire. Maintenant le Sud c’est la steppe d'Orenbourg, et la côte de la Baltique est couverte par plusieurs Etats. Les frontières russes sont revenues à avant Pierre le Grand. Dans le cadre de la Fédération de Russie, les Russes et le Tatars sont à nouveau face à face et Moscou se pose « la question de Kazan ».

L’idéologie russe, à partir du 16ème siècle était fondée sur la nécessité d'aborder « la question de Kazan », mais de préférence par la force.

« Pour créer l’état tsariste moscovite, il fallait traiter la question de Kazan, c'est-à-dire détruire le rival à l’est qui était en mesure de menacer les centres vitaux du pays, afin que les Russes fassent une percée dans l’espace apparemment infini de l'Est : steppe, taïga, toundra, océan» écrit V. Tsymbursky ( la Russie comme un sujet,p 212, 1995).

Les relations entre Kazan et Moscou ont eu une signification particulière et en quelque sorte symbolique dans l'histoire et la politique. La Russie peut se concevoir sans Kiev, mais ne peut pas se concevoir sans Kazan. Cette thèse n'est qu'à première vue paradoxale.

Kiev, du point de vue de l'idéologie officielle, est considérée comme le fondement de l'Etat russe, mais maintenant elle est à l'étranger. Si Kiev « la mère des villes russes » est devenue la capitale d'un état indépendant, dans quelle mesure faut-il chercher les racines de la Russie moderne dans les « Rus 'de Kiev » ? Ceci n’est-il pas un exemple des erreurs de l'interprétation officielle de l'histoire russe ?

Mais si vous envisagez encore le principe de la Russie kiévienne comme étant le début de la Russie moderne, comment alors expliquer que puisse exister un état russe sans l'Ukraine ?

Dans ce cas, où sont les origines génétiques qui définissent les « frontières naturelles de l'état », suivant la terminologie de V.O. Kliuchevski (historien russe, 1841-1911, ndt) ?

L’état russe pourrait-il à nouveau se restreindre, car il est facile à un territoire historique de devenir une nation indépendante ? Après tout, si Kiev n’est plus en Russie, Kazan a encore plus le droit à demander la même chose ...

Aujourd'hui il n’est pas facile de parler des origines de la Russie sans faire de lien avec Kiev, ou alors il faut à nouveau réécrire l’histoire. Beaucoup de gens pensent qu'il est plus facile de se réunir avec l'Ukraine et la Biélorussie, plutôt que de chercher une nouvelle stratégie pour les frontières du pays. Le plus souvent, les peuples de la Russie ont une histoire plus ancienne que la Fédération de Russie. Aujourd'hui, chaque nation écrit sa propre histoire. Mais par où commencer l'histoire du pays ?

Avec les Turcs, les royaumes Khazars (tribus nomades près de la mer Caspienne, ndt) ou Avars (une partie de l’Ukraine moderne, ndt), la steppe Kiptchak (steppe Polovtsienne), le royaume des Bulgares de la Volga ou bien avec d’autres peuples anciens ?

Faut-il, par conséquent, reconnaître la Russie comme un état multiethnique ?

Ou bien, faut-il en abaissant la vie des peuples non Russes interpréter l'histoire russe comme purement russe?

Cette question n'est pas tant académique que politique. Il touche le cœur même de la société et est associée à l'autodétermination des peuples. En fait, qui est responsable du sort de la Russie?

Les Russes ? Les habitants de la Russie ? Un peuple multiethnique ? Un conglomérat de territoires ?

Si les livres scolaires d’histoire ne décrivent pas objectivement l'histoire des Tatars, les Tatars seront exclus du système de valeurs du pays. Jusqu’à maintenant, les relations entre Moscou et Kazan gardent des valeurs fondamentales. Tant que cet axe est fort, le pays aura un avenir prévisible. Si elles s’affaiblissent, il y aura une force centrifuge.

Bien sûr, la Russie et le Tatarstan en termes politiques ne peuvent pas se comparer. La Russie depuis des centaines d'années a joué un rôle clé dans la politique européenne et mondiale. Chaque jour, les journaux télévisés quotidiens ou les journaux papier, commentent la politique intérieure et étrangère des dirigeants russes ; hors de Russie, des dizaines de centres d’étude internationaux étudient la Russie sur toutes les coutures, en essayant de prédire son comportement. C’est complètement différent pour le Tatarstan. Pour la plupart des gens, il se perd dans la nuit des temps.

Dans la conscience européenne, ce qui lui est associé, ce sont quelques vagues notions sur Gengis Khan, les immenses déserts tatars, les invasions tataro-mongoles, les nomades d'une Asie abyssale.

Seuls les historiens et les ethnographes ayant des spécialités étroites, ou des journalistes de passage ont écrit a écrit à propos de la république du Tatarstan, et surtout dans des périodes de courte durée de relations politiques tendues entre Kazan et Moscou.

La Russie occupe un vaste territoire, et le Tatarstan est un petit pays avec une population peu nombreuse. La culture russe est connue à travers le monde alors que la culture tatare n’est même pas connue en Russie.

En effet, la Russie et le Tatarstan ne sont pas dans les mêmes catégories de poids et sont difficiles à comparer. Pour beaucoup il semble ridicule de penser la possibilité d'une discussion sérieuse entre un colosse comme la Russie et un si petit pays comme le Tatarstan, avec moins de 4 millions de personnes, en mélange ethnique, et enclavé dans la Russie.

Eh bien, qu'y a t-il à discuter ?! « De Moscou, le Tatarstan, mais pas visible ! » « Il ne se voit pas ! » « Faites-en une province, et c'est tout ! »

Mais les hommes politiques qui réfléchissent regardent le Tatarstan différemment ; ils se souviennent de l'histoire biblique de David et Goliath, et sont alors peu pressés de tirer des conclusions hâtives.

La Russie et le Tatarstan sont de nouveau à un carrefour historique ; ils offrent des modèles de développement différents. Les chances ne sont pas égales, mais c'est un défi de l’histoire à venir...

Que deviendra la Russie réelle, et non la Russie fictive, mythique, de grande rhétorique ? Et quelle y sera la place des Tatars sortis du néant et pourtant devenue une question politique ? Qui l'aurait cru ? Maintenant, non seulement les Russes, mais aussi les Tatars devraient être responsable du sort de la Russie. Jusqu'à présent, cette question ne s’est pas posée.

Il était nécessaire de faire revivre la langue et la culture, de se battre pour les droits. Il fallait résister à l’impérialisme et renforcer le Tatarstan. Et, il faut encore le faire aujourd'hui, mais en prenant en compte les problématiques combinées de l'état russe et du sort des Tatars.

Il est difficile d'imaginer la prospérité des Tatars, si la Russie devient faible. Le Tatarstan ne peut répondre seul de la destiné des Tatars car les Tatars vivent dans toutes les parties de la Russie. Mais, même si pour certain c’est difficile à entendre, au bout du compte, le territoire actuel de la Russie est composé des anciens Khanats Turcs, de la Horde d'Or, du Khanat de Kazan, du Khanat d'Astrakhan, du Khanat de Sibérie , de la Grande Horde et de la Horde Nogaï. Il n’y manque que le Khanat de Crimée.

Beaucoup de choses unissent les Russes et les Tatars comme l'histoire, l'anthropologie et la psychologie. Lev Gumilev (historien et anthroplogue russe, 1912-1992, ndt) a constaté que Russes et Tatars sont une super-ethnie unique, mais que les uns sont allés à l'orthodoxie, et les autres à l’islamisme. Mais beaucoup d’autres choses les divisent : le rapport à l'état, à la société, à la famille, à la terre et au travail.

Les Russes ont placé amour et vérité au-dessus des lois. Vivre selon sa conscience et non par la loi, chercher le royaume de Dieu et le paradis après la mort.

Dans la tradition tatare il y a un droit chemin où il s'agit de respecter les lois et les règlements et, bien sûr, de vivre de façon juste...

Les problèmes qu’ont connus les états tatars s’expliquent par des écarts au chemin de la justice, qui était considérée comme le principe le plus important de gouvernance depuis l'Empire Turc.

Le paradigme de la puissance turque est donnée par le slogan : le peuple, le gouvernement, les lois. Les Russes, pour la plupart, n'aiment pas le gouvernement et ne respectent pas l'autorité. Les Tatars sont des constructeurs d'état. Même le gouvernement russe, qui les a enfoncés, les a humiliés, leur a limité les droits, est plus respecté par les Tatars que par les Russes.

L’esprit rebelle n'était pas à l'origine tatar, et la participation à la révolte de Pougatchev (rebelle et prétendant au trône ayant mené une grande rébellion cosaque sous le règne de la grande Catherine au 18ème siècle ; très connu grâce au roman de Pouchkine, « la Fille du Capitaine », ndt) et à d’autres soulèvements ont été des protestations contre la christianisation forcée.

Dans l’esprit tatar, il y a les notions d’organisation du territoire et d’habitabilité. Le grand concept de « la base » est plus qu'une maison construite sur un terrain. C’est plutôt le culte des ancêtres et le souvenir des racines et des origines. Quand les Tatars se rencontrent, ils commencent d’abord par se demander d’où viennent leurs parents respectifs, même s’ils habitent dans la même ville et dans la même rue ... Les Tatars sont très liés aux territoires et aux racines. C'est plus qu’une étiquette c’est une philosophie.

Les Russes ont plutôt une psychologie de voyageur, mobile, quittant facilement leur village ou leur ville et pouvant facilement se faire pousser des racines dans une nouvelle place. Il est évident que l’immensité des territoires obligeait à cela.

Notre époque de mondialisation brise de nombreuses notions établies, forçant vers l’uniformisation des valeurs et de la psychologie. La perception extraterritoriale du monde et la mobilité deviennent des facteurs dominant.

Pour un américain, un européen ou un chinois son champ d’activité est le monde entier. Ils ont commencé à vivre comme les nomades du Moyen Age, car le « marché » est devenu commun, les financements se déplacent librement à travers le monde, l'attachement au lieu de résidence n'existe pas, et les moyens de communication rendent le monde proche et accessible. La planète est devenue une entité unique. La mondialisation modifie la pensée, forçant tous à vivre avec les intérêts des différents pays, en s’inquiétant des tragédies des différents continents, en étant heureux pour les vols réussis des spationautes, en regardant attentivement les paysages de la Lune et Mars.

Ainsi se métamorphose la politique, l'économie et la culture.

Apparemment la culture à jamais disparue des nomades revit une nouvelle fois avec l’indestructible esprit expansionniste de Gengis Khan, mais qui, cette fois, c’est déplacé chez les Anglo-Saxons.

Nicolas Berdiaev (1874 – 1948, philosophe russophone et francophone, représentant de l’existentialisme chrétien, il influencera Emmanuel Mounier, ndt), le plus profond de tous les penseurs russes, a écrit : «Il y a deux mythes dominants qui peuvent devenir dynamique dans la vie des peuples : le mythe de l'origine et le mythe de la fin. Chez les Russes domine le deuxième mythe eschatologique (le discours sur la fin du monde, ndt) » (N. Berdyaev. Idée Russe - Moscou, 2002, p.41). Et les Tatars eux, n'ont pas de mythe sur le début ou la fin.

A propos de l’histoire des débuts des Tatars, beaucoup de fables ont été inventées. Au mieux ils ont été réduits sur l’étroit territoire « bulgare » ; au pire ils ont été considérés comme des sauvages, avec des calomnies sur la Horde d'Or et les gouvernements des Khanats tatars.

Et le mythe à propos de l'avenir a été réduit à une «théorie» de la fusion des nations, où les Tatars sont « naturellement » assignés à disparaître.

Mais l’esprit tatar, préservé pendant des milliers d'années, ne peut pas disparaître sans laisser de trace. Il attend de renaître, il s’ouvre un passage vers de nouveaux sommets, il se prépare pour la métamorphose. Il est en attente pour de grands changements. Le nouveau millénaire demande de nouveaux héros.

Comment les Tatars vont-ils répondre à cette demande ?


Mais assez de questions, il est temps de chercher des réponses.

traduction Inera Safargalieva et Jean Potier

 

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