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 Au cours de la dernière décennie au Tatarstan une grande variété d'enseignants et de chercheurs dans les sciences humaines a été formée , y compris des spécialistes de haute qualification à l'Institut d'Histoire Mardzhani.

La pratique de cet institut donne un éclairage objectif de l'histoire du peuple tatare et ainsi participe volontairement ou involontairement à un renouveau de l'esprit de ce peuple. Cette histoire, pour des raisons idéologiques, notamment pendant la période soviétique a connu beaucoup de distorsions importantes.

En particulier, des chercheurs du Tatarstan ont identifié et prouvé, que Kazan et une autre ville du Tatarstan nommée Yelabuga avaient plus de 1000 ans. Ces dates ont été confirmées non seulement par les spécialistes de Kazan et ceux de l'Académie des Sciences de Russie mais aussi par des spécialistes de centres européens de recherches.

Cet article présente le travail de deux chercheurs de l'Institut d'Histoire. Ce travaille participe au renouvellement de l'histoire tatare et des états tatars.

 

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Selon l'historien tatar Radhik Salikhov, le but de l'Institut d'Histoire de l'Académie des Sciences du Tatarstan est de fermer toutes les «taches blanches» dans la science historique russe associés à l'histoire déformée des Tatars et des états tatars.

Ce qui suit rapporte les propos de Radhik Salikhov.

En premier lieu il faut dire que l'histoire sociale a été présentée de façon orientée, altérée et partiale, non seulement en ce qui concerne les Tatars, mais aussi pour les autres peuples russes et non russes qui vivent en Russie.

L'idéologie soviétique a fait une sélection des éléments historiques pré-révolutionnaires pour dévaloriser les membres du clergé, les marchands, les entrepreneurs, l'intelligentsia bourgeoise, en leur attachant des étiquettes très insultantes.

En ce qui concerne les Tatars, cela a causé un important préjudice moral, parce que les Tatars faisaient partis des rares peuples de l'Empire Russe, qui avait à l'époque leur propre classe bourgeoise.

Or, tout le progrès national russe de la fin du 19eme siècle au début du 20eme fut étroitement associé à cette classe bourgeoise, ainsi qu'à un clergé réformateur et à de jeunes intellectuels tatars laïques .

Les représentants de ces classes ont créé une presse nationale, un réseau d'édition,des institutions de la société civile, des organisations caritatives et diverses structures culturelles et éducatives. Tout ceci était financé sans aucun soutien financier de l'état russe.

A partir de recherches dans les archives à propos des marchands, entrepreneurs et dirigeants de l'industrie, tous tatars, dans toute la Russie, on constate les faits ci-après.

La bourgeoisie tatare n'a pas seulement financé le progrès et l'instruction du peuple tatar, mais elle a défendu également ses droits. Le premier parti politique des Tatars est apparu en 1906 sous le nom de "Al-Ittifaq Muslimin" (l'union des musulmans, ndt), dont l'objectif principal était de protéger les droits des musulmans dans l'Empire Russe. Les représentants de ce parti ont été élus à la Douma (assemblée législative la Russie).

Ils ont collaboré avec les cadets (membres du parti constitutionnel-démocrate en Russie tsariste, ndt) pour un état de droit, de sorte que la plupart de l'élite tatare a été persécutée par la police d'état. Ainsi que prouvé, à la fin du 19ème siècle et au début du 20ème siècle, tous les progrès de la société tatare reposaient uniquement sur les épaules de riches tatars, représentants économique du monde des affaires.

Mais auparavant, nous ne savions rien à ce sujet ...

Pour autant, il faut savoir que les capitalistes tatares et des personnalités publiques, tous musulmans de la Volga, n'ont jamais été des séparatistes ou des rebelles. La plupart d'entre eux étaient des patriotes russes, et reliaient leurs intérêts avec ceux de la Russie.

Leur objectif principal était que l'islam devienne une religion à égalité des autres religions dans l'Empire, et que les musulmans de Russie puissent profiter des mêmes possibilités et droits que les autres (à l'époque les musulmans tatars pauvres étaient souvent hors de l'état de droit, ndt).

Toutes nos études ont réfuté le mythe suivant lequel le régime tsariste apportaient des interdits ou des limitations à l'exercice des entrepreneurs tatars. Au contraire, les autorités russes, n'intervenaient pas dans l'activité entrepreneuriale.

Le fait que les Tatars n'aient jamais été des serfs mais des paysans d'État est une sorte de privilège. Pour la plupart, ils étaient des paysans libres sans dépendre de propriétaires fonciers privés.

Retour au 17ème siècle ; l'état russe laissaient aux fonctionnaires tatars la possibilité d'avoir des activités commerciales. Ceci a contribué à la préservation et la revitalisation des Tatars dans le domaine du commerce.

Les réformes de l'impératrice Catherine II ont joué un rôle majeur dans la vie du peuple tatar. En premier lieu, la « loi de tolérance », a permis à la communauté musulmane de restaurer et de construire des mosquées, ainsi que de s'intégrer dans l'empire russe.

L'état russe à l'époque conduit globalement une politique confessionnelle équilibrée, bien qu'il y ait eu des périodes de rétrogradation par rapport aux minorités nationales, avec à ces moments des tendances à l'assimilation et à la russification des musulmans, et en particulier des Tatars.

Il y eu beaucoup de pages tragiques liés à la conversion violente des Tatars à une autre foi ...

Par conséquent, il y eu un groupe de Tatars baptisés dans la religion orthodoxe.

Cependant, en général, les Tatars musulmans ont réussi à maintenir leur identité. Beaucoup sont en désaccord avec moi sur ce point, pensant que le gouvernement de l'époque ne faisait rien pour cela.

Mais je crois que les Tatars, à bien des égards, étaient sur un pied d'égalité avec les Russes, lorsque les réformes de 1785 sur la gestion urbaine ont été mises en œuvre.

A ce moment, parmi les Tatars les marchand et la bourgeoisie sont apparus.

Et ils ont rapidement atteint les guildes marchandes de premier et deuxième niveau avec un capital déclaré important. La présence dans la première guilde leur donnait l'exemption de châtiments corporels, de certaines taxes, du service militaire et tout cela contribuait à renforcer la nation tatare...

Selon les chercheurs tatars étudiant le monde tatar ancien et pré-révolutionnaire ce monde tatar ne se limitait pas au territoire du Tatarstan actuel. Il s’effilait de de l'Extrême-Orient à la frontière russe occidentale, avec ses principaux noyaux en Sibérie. En outre, de grande concentration de Tatars étaient établies à Moscou, Saint-Pétersbourg, Oufa, Orenbourg, Samara, Astrakhan et dans d'autres villes...

Partout dans le territoire de la Russie actuelle il y avait de grandes communautés tatares avec des des personnes honorables qui avaient créé sur leurs fonds propres des écoles, des bibliothèques, des organisations culturelles, éducatives et caritatives, couvrant ainsi toutes les sphères de la vie des Tatars. En fait, les Tatars avaient leur propre budget, ce qui a permis sans la participation de l'état russe de résoudre de nombreux problèmes liés à la santé, l'emploi, les loisirs, la formation et l'éducation du peuple tatar.

Il n'y avait presque pas d'analphabétisme, y compris pour les femmes, car toutes et tous recevait une éducation, la plupart du temps, bien sûr, religieuses…

La mentalité des Tatars était étroitement associée à des normes morales et éthiques de l'Islam. Par exemple, chaque musulman doit donner aux nécessiteux une part de son revenu (la zakat).

À la fin du 19ème siècle et au début du 20ème siècle la communauté tatare a créé des fondations alimentées par toutes ces taxes obligatoires et d'autres dons.

Par exemple, en 1898 à Kazan a été fondée la société d'aide aux musulmans pauvres. A la tête de cette organisation étaient de riches Tatars, qui avec l'argent de cette fondation ont créé une maison pour personnes âgées, des écoles russe-tatare pour garçons et filles, une maternité pour les femmes musulmanes et un dispensaire médical gratuit ouvert à tous, quelque soit la nationalité ou la religion, avec les meilleurs médecins de la ville.

Je peux donner plus de cent exemples de cette sorte répartis sur le territoire de la Russie actuelle.

Par exemple, des fonds tatares servaient à envoyer les meilleurs étudiants étudier à l'étranger.

 D'autres servaient à aider les familles pauvres pour les funérailles et les coutumes musulmanes associées.

Un programme avait été créé pour lutter contre la pauvreté pour les personnes qui émigraient de la campagne vers la ville et qui étaient parfois incapables de trouver des moyens de subsistance et se retrouvaient dans la misère...

Ces fonds finançaient leur retour dans leur village et leur donnait un secours financier.

Ce programme social était très répandu, mais n'a pas perduré par la suite...

Permettez-moi de vous donner un exemple : dans la première moitié du 19ème siècle, la riche famille Yunusov a laissé beaucoup de traces de son activité. Ils ont construit une mosquée et un square à Kazan nommés plus tard Yunusovskoy.

Pour la première fois dans l'histoire des musulmans de Russie, ils ont créé un refuge pour enfants musulmans.

Pour ce faire, ils ont acheté un bâtiment pour le refuge et 14 boutiques de commerce, dont les recettes servaient aux salaires des enseignants, du personnel et aux autres besoins de l'institution.

Les garçons de l'orphelinat avait un uniforme, et tout ce qui est nécessaire pour la formation et de la nourriture.

Le plus important et remarquable est le fait que les élèves ensuite étaient aidés à trouver un emploi après avoir obtenu un abri.

Cet orphelinat a existé de 1844 jusqu'en 1918 à la charge exclusive de la famille Yunusov....

Je peux vous dire que j'ai été en mesure d'identifier à partir d'archives des éléments de preuve de développement technique, d'accès aux marchés étrangers, de construction d'hôpitaux, d'écoles, d'orphelinats et d'organismes de bienfaisance dans divers domaines. Et, à travers toute la Russie, derrière tous ces éléments j'ai trouvé des centaines de noms tatars.

Le succès de ces activités, je crois, est enraciné dans la tradition de l'esprit d'entreprise, de commerce et d'éducation, qui sont dans les traditions des états tatars comme la Bulgarie de la Volga, la Horde d'Or et le Khanat de Kazan.

Le succès de ces activités, à mon avis, vient de l'unité du peuple tatar et, surtout, de ses fondements moraux associés à une vision progressive. On pourrait dire que c’est une compréhension socialisante des fondements spirituels de l'Islam. Donc, à cette époque, chez les Tartares était née la conception d'un Islam réformé...

Soixante-dix ans de gouvernement soviétique ont formé une couche de Tatars mondialisés qui ne connaissent ni la langue ni la culture de leurs ancêtres. Cela a causé d'énormes dommages à notre peuple.

Mais en dépit de la destruction des états tatars, du changement de système d'état et de la perte d'identité, nous avons encore gardé nos meilleures traditions...

Je suis certain qu'avec le temps tout reprendra sa place. La génétique et la tradition ne peuvent être annulées...

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 « Pour l'histoire officielle russe, l'existence d'un empire médiéval tatar, la Horde d'Or, avec une langue unique, le tatar, est totalement illogique et hors nature pour les idéologues soviétiques. Depuis l'époque stalinienne, l'étude de cette grande puissance eurasienne a été un sujet tabou. » (R.S. Khakimov).

La possibilité d'étudier sérieusement l'histoire et le patrimoine de la Horde d'Or, un état très bien organisée avec des villes développées, n'est apparue qu'à partir du milieu des années 1990, nous a dit Ilnur Mirgaliev, directeur du centre de recherche sur la Horde d'Or (centre M. A. Usmanov) à l'Institut de l'Histoire Mardzhani de l'Académie des Sciences du Tatarstan.

 

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Auparavant, ce sujet était la plupart du temps ignorés ou, lorsqu'il était mentionné, en grande partie faussé pour des raisons idéologiques ...

Nous reportons ci-après les propos d'Ilnur Mirgaliev...

L'éclairage que donne notre étude est que l'état russe, dans la structure d'état et l'organisation militaire, s'inscrit dans la succession de la Horde d'Or, qui a existé durant 300 ans du 13ème au 16ème siècle.

Nous avons réussi à accumuler un nombre très important de données archéologiques sérieuses, étayant cette thèse.

Un des aspects intéressants de cette thèse de continuité est que la plupart de la noblesse russe a des racines tatares.

À l'époque, pour de nombreuses raisons historiques, l'aristocratie de la Horde d'Or était devenu l'aristocratie de l'état moscovite. Et cela est consigné dans des documents.

Il est bien connu que de nombreux représentants de la noblesse tatare originaire de la Horde d'Or, et dont certains descendaient de Gengis Khan, participent aux racines de la noblesse russe...

Dans l'histoire tatare, en plus de la Horde d'Or, il y a eu d'autres états : des khanats turcs, la Bulgarie de la Volga, les khanats de Kazan et de Crimée.

Cependant, nous, les Tatars, nous avons manqué l'occasion qui nous avait été donnée de poursuivre le développement de nos états, alors que c'était des états très développés, puissants et même avancés pour l'époque...

La tradition de tolérance envers les autres religions, surtout à l'époque de le Horde d'Or, a permis au peuple russe, qui était pour ainsi dire en concurrence avec les Tatars, de se renforcer spirituellement. Les Russes ont ainsi inversé le cours de l'histoire en leur faveur, en utilisant les rivalités des élites tatares au sein de la Horde d'Or...

Au moment de la Horde d'Or, les populations russes et tatares étaient pratiquement équivalentes en nombre (7 à 8 millions de personnes chacune, peut-être un peu plus pour les Tatars). Actuellement il y a environ 7 millions de Tatars dans le monde entier, dont 5 millions en Russie.

Si l'on compare le nombre de Tatars à cette époque et maintenant, vous pouvez constater la baisse démographique du peuple tatar...

Toutefois, les ethnographes pensent qu'en réalité il y a environ 25 millions de représentants de la nation tatare de par le monde.

Ceci est possible, étant donné que beaucoup d'entre eux ont une autre nationalité...

Je peux vous en donner un exemple dans la région de Saratov (500 km, au sud de Kazan sur le cours inférieur de la Volga, ndt), là, j'ai rencontré des gens, dont les noms et prénoms n'étaient pas tatars et qui ne connaissaient pas la langue tatare. Mais, à ma grande surprise il s'est avéré qu'ils se considèrent comme des Tatars...

Je suis sûr que, quand renaîtra l'esprit de la nation tatare, et qu'il se renforcera, tous ces gens se feront connaître comme des représentants de notre nation au milieu de tous les autres tatars.

Et, à mon avis, il n'y en a pas qu'un petit peu.

Nous pouvons déjà voir la renaissance des Tatars. Il est facile de noter un exemple de retour aux meilleures traditions spirituelles de notre peuple. A Kazan il y a 52 mosquées actives. Allez y le vendredi, jour sacré de la prière pour les musulmans, et vous y verrez surtout des jeunes... Si quelqu'un y voit l'émergence d'un islamisme radical, il se trompe gravement.

L'islamisme radical, comme en Afghanistan, n'a pas cours chez les Tatars.

Dans notre histoire, la religion musulmane a été associée à des processus évolutifs donnant une vison réformiste, mais toujours avec des normes morales élevées.

Cela explique aussi la vision du monde des Tatars, qui vise non pas à la séparation, mais à la coopération des nations...

Quand je parle de la renaissance de l'esprit du peuple tatar, il ne faut pas y voir du nationalisme.

Oui, les destinées du peuple tatar et du peuple russe sont entrelacées.

Oui, nous sommes unis avec le peuple russe. Mais il faut respecter la diversité dans cette unité, en tenant compte de nos valeurs !

Oui, de nombreux Tatars ont été assimilés du fait de la politique coloniale de l'état russe.

Oui, lors des recensements de la population on essaye de diviser le peuple tatar, qui était auparavant très uni, sans donner la possibilité de se déclarer simplement Tatar. Il faut se préciser Tatars de Crimée, de Sibérie, d'Astrakhan, Kryachens (les Tatars baptisés, ndt) et autres (dans la science officielle russe il y a plus de 100 types de Tatars).

Oui, le peuple russe domine.

Toutefois, cela ne signifie pas que nous voulons arrêter la fraternité avec le peuple russe, mais nous ne voulons pas le faire au détriment de notre histoire, notre langue, notre esprit national, notre culture, nos traditions, notre religion.

Nous aimons notre riche patrimoine et nos coutumes, par exemple, le respect pour les ancêtres, les parents, les proches...

Ces traditions, je le pense, enrichissent également le peuple russe, qui vit à côté de nous, et qui, soit dit en passant, est devenu vraiment intéressé par l'histoire, la culture, les coutumes et la langue de notre peuple.

Et il y a un exemple récent. Des cours gratuit de langue tatare se sont récemment ouvert à Kazan, et vous ne le croirez pas, mais la majorité des inscrits étaient russe! J'en suis vraiment heureux.

Notre nation a consacré une grande partie de ses meilleures forces à la création de l'état russe.

Nous ne prétendons pas à l'exclusivité, mais nous méritons la reconnaissance du passé et du présent .

traduction Inera Safargalieva et Jean Potier

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